Plaidoyer pour la vaccination
contre la fièvre aphteuse





…" Il ne s'apercevait pas que notre monde ne forme plus des citoyens, mais des producteurs. Qu'est-ce qu'une société de producteurs peut bien foutre de valeurs éternelles ? "
(Michel RAGON, "Les coquelicots sont revenus", Albin Michel ed.1995, p. 188)



Exorde

1 - Le désarroi, la rage et la honte. L'indicible tristesse devant l'occasion manquée. L'incompréhension pathétique face à l'incohérence de l'abandon. Jamais, peut-être, depuis l'invraisemblable effondrement des armées françaises en juin 1940, de tels sentiments de douloureuse stupéfaction et de frustration n'avaient frappé nos campagnes, avant qu'on ait eu à y contempler le spectacle crématoire de l'immolation des troupeaux affectés ou seulement susceptibles d'être affectés par la fièvre aphteuse… D'autant que, cette fois, l'arme pour vaincre n'était pas demeurée à l'état de projet ou d'exemplaire expérimental. Elle était archi-connue et avait fait ses preuves. Elle dormait, à portée de main, dans les flacons de l'Institut Mérieux : le vaccin. Il suffisait d'y recourir pour juguler l'angoisse.
Mais, paradoxe de la modernité, en France comme dans tous les pays de l'Union Européenne, il est interdit de vacciner contre la fièvre aphteuse (article 4 de la Loi 91-639 du 10 juillet 1991, devenu article 234 de l'ancien Code Rural, puis L 222-18 du nouveau Code Rural) : La technique de l'extermination des troupeaux comptant des animaux simplement suspects d'avoir été contaminés est la seule méthode de "soins" aujourd'hui imposée, sans aucune autre limite que la régression spontanée de l'épizootie.(Et non pas, comme autrefois pratiqué, une suppression des seuls "troupeaux-foyers" avec, autour, une zone de vaccination obligatoire. On consultera avec profit, sur ce point, le décret du 3 avril 1944 (J.O. du 19 avril 1944, p. 1107), repris en partie par le décret du 10 août 1945 (J.O. du 14 août 1945, p. 5033). Où l'on constatera qu'en pleine économie de guerre, l'Etat Français, qui pourtant déjà vacillait, indemnisait chaque bête abattue " à la valeur de l'animal immédiatement avant qu'il n'ait été atteint" (décret précité du 3/4/44, art. 3, a.), quand, aujourd'hui, en pleine prospérité, le ministre de l'agriculture commença par n'offrir, en principe, qu'un montant de 5.000 francs par tête de bovin ; montant certes présenté comme "modulable en fonction de la valeur du cheptel concerné", mais sans autre précision. (Cf. : www.agriculture.gouv.fr/actu/doss/com060301.htm). Ce qui n'était pas conforme à l'art. 22 du décret 91-1318 relatif à la lutte contre la fièvre aphteuse qui, lui, en son alinéa 2, continue de prévoir une indemnisation dans les mêmes termes que le décret de 1944 ! Il fallut attendre le 30 mars 2001 pour qu'un arrêté revienne à la règle de l'indemnisation sur la base de la valeur de remplacement (J.O. 31 mars 2001, p. 5078). Sans doute est-il prévu, en cas d'impossibilité exceptionnelle de contrôler la maladie, que la Commission de Bruxelles autorise une "vaccination d'urgence". Mais…conduisant, elle aussi, à l'abattage ultérieur systématique des animaux vaccinés (www.agriculture.gouv.fr/actu/doss/dossiertechnique/n5.htm, document intitulé : "Fièvre aphteuse : la France prend les devants. Les dossiers techniques du ministre N° 5, page 7) !

2 - Pourtant, l'immunité par le vaccin "conventionnel", d'après les informations que nous avons pu recueillir auprès de vétérinaires, est acquise, la plupart du temps, entre trois à cinq jours, au maximum en quatorze jours. Elle est solide (ce que confirment F. SOBRINO et autres, in "Foot-and-mouth disease virus : a long known virus, but a current threat", Veterinary Research, janvier/février 2001, p. 13, 2ème colonne). Elle est durable pendant huit à douze mois, avec un taux d'échec inférieur à 0,3 %. C'est-à-dire que si la France avait déclenché sa campagne de vaccination dès la première alerte connue en Grande Bretagne, il y aurait belle lurette que tout le troupeau français serait immunisé ! Sans oublier qu'existent aujourd'hui des "vaccins d'urgence" dont l'effet est toujours réalisé en moins de quatre jours et qui présentent, en outre, l'avantage de réduire la multiplication du virus dans l'oropharynx, limitant ainsi les risques de transmission à des animaux non vaccinés (F. SOBRINO et autres, opus cit., p. 13, 2ème col.).
Le zèle sanglant des Fouquier-Tinville du bocage s'explique alors difficilement. D'autant plus incompréhensible que la fièvre aphteuse, maladie d'une innocuité totale pour l'homme, se trouve généralement bénigne pour les animaux eux-mêmes.

3 - L'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) est formelle : La fièvre aphteuse est une maladie animale qui n'est pas transmissible à l'homme (AFSSA, "La fièvre aphteuse", document disponible sur www.agriculture.gouv.fr.)
Le ministère de l'agriculture précise, quant à lui, qu'il pourrait, peut-être, y avoir un risque de contamination par l'absorption de lait cru contenant de grandes quantités de virus, mais que, du fait du traitement actuel des produits laitiers, ce risque est extrêmement limité, et que le risque de contamination par la viande est considéré comme nul (www.agriculture.gouv.fr/alim/sant/mala/fievre-apht/FA-generalites.html, document intitulé "généralités sur la maladie").
Et pour cause ! Quelle que soit l'origine de sa température anormale, la viande d'un animal fiévreux n'est guère consommable : Avant d'abattre l'animal pour le manger, il faudra donc attendre quelque temps après sa poussée de fièvre, ne serait-ce que pour qu'il se "retape". A ce moment, le virus aura probablement disparu. S'il en reste, il faut savoir que celui-ci est inactivé par la fermentation lactique inhérente à la maturation de la viande (AFSSA " La fièvre aphteuse" loc.cit.) et qu'un tel mûrissement de plusieurs jours après l'abattage est indispensable pour rendre la viande suffisamment tendre et appétante. Quant au lait, le virus s'y trouverait inactivé au bout de quarante-huit heures, selon ce qui nous a été indiqué. De toutes façons, personne ne serait tenté de boire du lait de femelle en phase aiguë de la maladie, car il présente un aspect "pissotin" fort désagréable… Resterait le cas des fromages, dont la fermentation, il est vrai, conserve le virus, s'ils n'ont été pasteurisés. Mais, même en admettant qu'une certaine contamination de l'homme puisse parfois se produire, elle ne résulte certainement pas de l'ingestion de fromages, même au lait cru ! Car les rares cas de symptômes voisins de ceux de la fièvre aphteuse que l'on a pu observer chez l'homme l'ont toujours été uniquement chez des humains en contact étroit avec des animaux malades (AFSSA "La fièvre aphteuse" ibidem), en particulier des gens trayant à la main des vaches infectées.
Et de toute façon - sur ce point ministère et AFSSA sont d'accord pour le reconnaître (op.cit., loc.cit.), la fièvre aphteuse est sans danger pour l'homme : Les cas évoqués ci-dessus se sont toujours avérés bénins. A tel point qu'on parle de "forme humaine" de la maladie, comme s'agissant d'une affection pratiquement distincte de celle qui frappe les animaux.

4 - "L'évolution de la maladie est souvent bénigne chez les animaux adultes mais peut être mortelle chez les plus jeunes" énonce le ministère de l'agriculture (in "Généralités sur la maladie", loc. cit.).
L'affirmation ainsi avancée du caractère plus ou moins anodin de la maladie - qui, en soi, laisse déjà perplexe quant au bien fondé des hécatombes ordonnées par le ministère en question - appelle approfondissements et nuances : Il convient de prendre en compte, en effet, l'impact variable de la maladie sur les sujets de différents âges, certes, mais aussi de diverses espèces, ainsi que la survenance ou non de complications et la possibilité de traitement de ces dernières, pour en apprécier la morbidité réelle et les éventuelles séquelles.
De façon générale, le virus (ou, plus exactement, l'un ou l'autre des virus, car il en existe plusieurs souches, Cf. infra § 12) pénètre par les voies respiratoires et se multiplie dans l'épithélium du larynx où, dans les vingt-quatre à quarante-huit heures qui suivent l'infestation, apparaissent les aphtes primaires, ulcères superficiels n'atteignant pas les tissus sous-jacents. Débute alors la phase aiguë de la maladie : le virus, passant dans le flux sanguin, contamine d'autres tissus, produisant, huit à douze heures après l'aphte primaire, des aphtes secondaires, principalement dans la bouche (sur le groin, chez le porc), aux pieds (sur le bourrelet coronaire des onglons et, surtout chez les bovins, dans l'espace interdigité) ainsi que sur les trayons. L'animal éprouve des difficultés à se nourrir. Une forte fièvre se déclare. Mais celle-ci décline au bout de quarante-huit heures. En moins d'une journée, les aphtes commencent à cicatriser. Compte tenu du décalage dans le temps de leur apparition, ceux de la bouche sont entièrement guéris entre huit à dix jours, ceux des pieds et des mamelles entre dix et douze jours. Seules leurs cicatrices sont durables. La plupart du temps, la phase active de la maladie ne dure donc guère plus d'une dizaine de jours. (F. SOBRINO et autres "Foot-and-mouth disease virus…" précité, p.4). Après quoi, l'animal est guéri et se trouve immunisé contre le virus concerné.
Chez les ovins et les caprins, qui sont peu sensibles à la fièvre aphteuse, les symptômes sont beaucoup plus limités, et seuls quelques rares animaux présentent des lésions podales ou buccales frustres et fugitives (AFSSA "La fièvre aphteuse", précité).

5 - Certes, il existe une forme apoplectique de la maladie (on note, en particulier chez les agneaux un nombre inhabituel de décès imputables à des myocardites), ainsi qu'une forme digestive qui frappe les jeunes buvant le lait à la mamelle de leur mère malade (chez les porcins, la mortalité touche exclusivement des porcelets à la mamelle), formes susceptibles d'entraîner une mort brutale, à tout le moins rapide, dans les vingt-quatre à quarante-huit heures. Et il est vrai que ces formes particulières de la maladie peuvent entraîner, chez les sujets qui la présentent, un taux de mortalité supérieur à cinquante pour cent…
Mais, ces formes sont assez rares et, comme on vient de le voir, ne concernent essentiellement que les juvéniles.
Elles paraissent d'ailleurs davantage liées aux surinfections des aphtes des trayons des mères par les germes environnementaux et les germes buccaux des nourrissons, à leur tour réinfectés lors des tétées suivantes (AFSSA, opus cit.), qu'aux virus de la fièvre aphteuse eux-mêmes. (A part quelques cas de gangrène ou d'abcétation des muscles, ou encore de panaris interdigités, la complication la plus fréquente de la maladie est, en effet, la mammite à streptocoques ou bacilles pyogènes).

6 - Si bien que, dans la forme ordinaire de la maladie, pratiquement tout animal adulte ou adolescent, antérieurement en bonne condition, si on l'aide, par un traitement symptomatique de soutien, à surmonter la phase initiale paroxystique, a toutes chances de survivre. Jusqu'aux années 90, on employait pour cela, selon ce que nous avons pu apprendre, des fébrifuges (le bon vieil acide acétylsalicylique), des toni-cardiaques, du sulfate ou du salicylate de soude pour les lésions stomacales et du sulfate de cuivre pour celles des sabots, des injections d'antiseptiques pour prévenir et réduire les mammites ou après incisions d'abcès…On a même pratiqué des amputations de l'onglon !
Avec un succès certain, puisque selon ce que nous ont confirmé d'anciens vétérinaires et agriculteurs, c'est entre 95 et 98 % des animaux qui survivaient !

7 - Bien sûr, tous les animaux n'en réchappaient pas totalement indemnes, et nombre d'entr'eux en conservaient des séquelles plus ou moins durables. Les animaux à l'engraissement subissaient parfois une fonte musculaire et une perte de poids importantes. Quelques uns ne récupéraient pas et conservaient une maigreur irréductible. Les femelles pleines avortaient parfois. Il arrivait qu'elles devinssent stériles. Les mammites, comme toujours, entraînaient une perte, au moins momentanée, de production laitière, et, après qu'en 1979 les laiteries aient été admises à refuser le lait contenant des traces d'antibiotiques, une perte temporaire de commercialisation : Il est donc indéniable que la fièvre aphteuse occasionnait des pertes économiques aux agriculteurs.
Mais pas dans les proportions cataclysmiques qu'invoque aujourd'hui le gouvernement. En tout cas, sans commune mesure avec la perte de la totalité des troupeaux par immolation administrative. Et sans le traumatisme psychologique occasionné par celle-ci.
D'autant que le tableau était souvent loin d'être aussi noir ! D'abord, parce que toutes les bêtes ne contractaient pas systématiquement la maladie. Ensuite, parce que les séquelles effectives des malades étaient loin de revêtir toujours un tel caractère de gravité. Toutes les personnes ayant connu les dernières grandes épizooties françaises que nous avons pu interroger nous l'ont confirmé. Un ancien vétérinaire nous a même mentionné le cas, rencontré par trois fois au cours de sa carrière, de vaches présentant une endocardite végétante (autre complication éventuelle, bien que plus rare, de la fièvre aphteuse) qui vêlèrent néanmoins de triplés viables, et ayant vécu comme les autres veaux du troupeau concerné, phénomène déjà exceptionnel chez les vaches bien-portantes !
Sans oublier que si l'on appréhende plus aujourd'hui qu'autrefois les effets économiques de la maladie, ce n'est pas que l'affection soit plus grave de nos jours qu'auparavant. La faute en incombe à tous ceux qui, soucieux de profiter de la situation, persuadèrent les agriculteurs, d'abandonner leurs fermes de polyculture et les jetèrent dans la monoculture, et en particulier dans l'élevage "industriel" (Sur cette mutation, cf. P. MIQUEL, "La France et ses paysans", 5ème partie, p.231 à 278, l'Archipel ed. 2001). Car il est évident que pour les paysans devenus "producteurs", corsetés, comme ils le sont pour la plupart d'entre eux, par des contrats d'intégration ou des règlements d'organisations de producteurs draconiens qui les pénalisent lourdement à la moindre entorse aux normes de production et de mise en marché, la plus petite difficulté sanitaire entraînant un défaut de livraison prévue prend un tour catastrophique, puisque non seulement la perte ne peut plus être compensée par un profit sur une autre culture, mais encore elle constitue un motif de sanction contractuelle. Mais ce n'est pas alors la politique de soin des animaux malades qu'il faut mettre en accusation. C'est le système "productiviste" aliénant et contre-naturel dans lequel nous avons laissé sombrer notre agriculture.

8 - Ainsi si vérifient clairement les propos des pouvoirs publics : la fièvre aphteuse, d'une totale innocuité pour l'homme, n'emporte, la plupart du temps, chez les animaux, sauf cas spectaculaires mais peu nombreux, que des conséquences qui, sans être tout à fait anodines, demeurent relativement légères, si l'on excepte le cas des nourrissons. En remarquant que si ces derniers peuvent présenter un taux de mortalité assez élevé, leur disparition, pour dommageable qu'elle soit, ne compromet pas l'avenir du troupeau, à l'encontre du génocide bureaucratique de leurs parents.
Mais alors, comment expliquer la frénésie des dits pouvoirs publics face à une maladie connue depuis 1546 (date où elle fut décrite à Venise; Cf. : H. FRACASTARIUS "De contagione et contagiosis morbis et curatione", livre 1, Chap. 12, cité par F. SOBRINO et autres, loc. cit.) et dont la réapparition ne constituait pas vraiment une surprise, puisqu'elle avait été signalée en Italie en 1993, en Albanie en 1996, en Grèce en 2000 et dans tous les pays du Maghreb en 1999 (AFSSA, op. cit., figure 1) ?
C'est que la fièvre aphteuse se révèle être essentiellement ni une maladie humaine grave, ni une maladie animale grave, mais, fondamentalement, une affection de l'idéologie libre-échangiste, ainsi que le démontre une discussion critique de l'argumentaire officiel avancé par les autorités pour s'opposer à la vaccination (I). Encore que, même du point de vue mercantiliste, son degré de gravité doive être relativisé… Mais, même en admettant que l'on puisse trouver, dans une certaine mesure, dans la préservation de la liberté des échanges commerciaux internationaux de la France un argument de logique économique valable pour justifier l'interdiction de la vaccination, celui-ci devrait-il être écarté, au nom de la morale, dont les impératifs, en ce qu'ils fixent les conditions qui rendent l'homme digne d'être heureux, imposent, au contraire, à l'homme qui est capable de le faire de vacciner les animaux qui peuvent l'être (II)


I - De la discussion des thèses officielles s'opposant à la vaccination

9 - Au soutien de l'interdiction de la vaccination anti-aphteuse, le ministère français de l'agriculture développe un raisonnement, relayé et complété sur certains points par la Commission européenne ("Fièvre aphteuse : Questions et réponses sur la politique de vaccination de l'UE" ; http//europa.eu.int/comm/food/fs/ah_pcad/ah_pcad_11_fr.html), constitué de trois sortes d'arguments ("Le point sur la vaccination contre la fièvre aphteuse" ; www.agriculture.gouv.fr./alim/sant/mala/Fievre-apht/FA-vaccination.html - Adde : "Les dossiers techniques du ministre n°5 précité, p. 4 à 6.) : Un argument qualifié d'économique, qui consiste essentiellement à comparer le coût financier global de la vaccination au coût estimé d'une épizootie avec abattage systématique des animaux suspects, en termes macro-économiques et à l'échelon européen. Des arguments qualifiés de sanitaires qui, pour l'essentiel, se résument, d'une part, au constat de la disparition de la maladie depuis près de dix ans, à l'époque où l'on a décidé de ne plus vacciner, et, d'autre part, à la difficulté de cibler le virus, compte tenu de sa propension à muter, par le vaccin adéquat. Et, enfin, un argument qualifié de commercial, selon lequel ne pas vacciner conditionnerait le commerce international d'animaux et de leurs produits.
Aucun ne nous paraît de nature à emporter la conviction. Le premier peut être aisément réfuté. L'ensemble des seconds ne résiste pas non plus à la critique. Le troisième appelle, à la lumière des propres statistiques du ministère français de l'agriculture, un jugement nuancé selon les espèces animales considérées. Toutefois, lorsqu'il apparaît pertinent, il s'avère, à l'examen, que cette pertinence n'est pas absolue mais relative, et ne tient qu'au choix politique qui a été opéré d'en créer de toutes pièces les conditions, alors qu'un tout autre choix eût été possible.


A - De l'argument "économique"

10 - L'argument "économique" avancé par le ministère consiste à affirmer que l'économie liée à l'arrêt de la vaccination est supérieure au coût des épizooties pour une période considérée ("Les dossiers techniques du ministre n°5", loc.cit. p.5). Il se fonde pour cela sur un rapport de la Commission européenne datant de 1991 dont il ressortirait que, dans une Europe ne comptant alors que douze membres, le coût d'une vaccination préventive aurait été estimé, à partir d'une hypothèse de treize foyers primaires sur une période de dix ans, à 1,135 milliard d'écus, contre un coût d'épizootie, en cas de non-vaccination (c'est-à-dire, en clair, un coût d'extermination) de 35 millions d'écus seulement ("Le point sur la vaccination contre la fièvre aphteuse", loc.cit. p.1).

11 - Cette argumentation est plus que critiquable, pour ne pas dire qu'elle frise l'intoxication. Car, sans même discuter sur l'origine du dit rapport, qui le rend éminemment suspect de complaisance à l'égard du "politiquement correct" européen, sans même relever son caractère indûment optimiste et approximatif, puisque ne semble pas précisée en nombre de foyers secondaires l'extension prévue de chaque foyer primaire et que l'on a certainement pas envisagé des hypothèses comparables aux plusieurs milliers de foyers secondaires essaimés en Grande Bretagne à partir d'un unique foyer primaire, il faut remarquer qu'une fois de plus les chiffres colossaux avancés au plan macro-économique pour affoler le bon peuple cachent une réalité toute différente au niveau des individus.
En effet, il apparaît, au vu des archives comptables de vétérinaire que nous avons pu consulter, que lors des dernières campagnes de vaccination le coût total de la vaccination d'un bovin, comprenant le prix du vaccin, celui de l'acte vétérinaire et la cotisation de l'éleveur à l' association départementale de prophylaxie, était inférieur à 22 Francs ! A supposer que l'animal fût abattu à l'âge de cinq ans et qu'il ait été régulièrement revacciné chaque année, c'est un coût total d'à peine 110 F. qui était à répartir sur plusieurs centaines de kilos de carcasse : Si cette somme venait à être intégralement répercutée sur le consommateur, son effet sur le prix du kilogramme de viande apparaissait donc quasi nul, de l'ordre de quelques centimes. Que serait-ce aujourd'hui, alors qu'on abat souvent les bœufs à trois ans ou trois ans et demi, alors que, selon le Docteur Vétérinaire C. PETITNICOLAS (Le Figaro, 3 et 4 mars 2001, p.9), le prix de la dose de vaccin oscille entre 1,20 et 6 F., et alors que, la plupart des éleveurs se trouvant désormais imposés aux bénéfices réels, le coût d'une vaccination passerait pour eux en frais déductibles ? La voilà donc, la réalité économique : quelques dizaines de francs pour sauver une vache. Et qui ne constituent qu'un manque à gagner momentané pour le fisc, lequel se rattrapera largement, pendant plusieurs années, aussi bien sur les impôts grevant les bénéfices tirés de la vente des produits de l'animal et, finalement, de l'abattage de ce dernier, que sur les bénéfices des fabricants de vaccins et des vétérinaires…
Quelques dizaines de francs qui, dès lors que les événements démontrent combien était trompeuse la tranquillité où l'on se croyait installé et comment, en réalité, le virus peut encore frapper partout à tout instant, même à supposer qu'à l'inverse elles soient laissées intégralement à la charge de l'agriculteur, ne compteront guère à ses yeux, au regard de la sérénité tirée de la certitude de n'avoir point d'animaux malades.


B - Des arguments "sanitaires"

12 - Sous cette appellation d'arguments "sanitaires", l'administration française avance deux motifs distincts : D'une part, le caractère indemne de fièvre aphteuse, depuis presque dix ans en 1989, du territoire de l'Union européenne ("Le point sur la vaccination…op. cit. p. 1), compte tenu de "l'absence de réservoir sauvage de la maladie" ("Les dossiers techniques du ministre n°5, loc. cit. p.5) ; d'autre part, les accidents de diffusion du virus liés à la pratique même de la vaccination ("Le point sur la vaccination…ibidem). Il faut y adjoindre la difficulté, alléguée par la Commission européenne, de cibler préventivement et efficacement la bonne souche de virus en cause dans une épidémie donnée, vu que le virus de la fièvre aphteuse est éminemment variable et qu'on en connaît sept souches principales, avec quelques quatre-vingt sous-types ("Fièvre aphteuse : Questions et réponses sur la politique de vaccination de l'UE", précité - Les principales sont les sérotypes A, C et O, sur lesquelles fut appliqué longtemps le vaccin "trivalent" classique, avec la variante ASIA 1 du O, et les trois souches sud-africaines SAT 1, SAT 2 et SAT 3).
Ces arguments sont de très inégale valeur. Le dernier, en dépit de son assise scientifique, ne parvient guère à convaincre, compte tenu des résultats de la vaccination acquis par le passé. Les autres relèvent de la propagande, voire de la fantaisie. Leur principal mérite est de susciter une critique qui permet, au passage, de mettre en doute la belle assurance de l'administration quant aux performances des mesures sanitaires préconisées en France.

13 - L'argument selon lequel on ne vaccine plus parce que la fièvre aphteuse a disparu est évidemment un sophisme, dès lors qu'il est patent, comme on va le voir (infra n° 16) que si elle a disparu, c'est parce que l'on vaccinait. D'ailleurs, il est pulvérisé par sa simple confrontation à la réapparition du fléau : les faits démentent les billevesées des politiques, voire des scientifiques, et démontrent qu'une maladie n'est jamais éradiquée totalement. Elle est seulement assoupie. La résurgence de la tuberculose, en France et en Angleterre en constitue une autre confirmation.

14 - Admettons que la question de l'inexistence d'un réservoir sauvage de la maladie ne fasse point doute aujourd'hui. Signalons seulement que vers 1950 on enseignait aux étudiants de Maison-Alfort qu'il y en avait un. Tant mieux si la science moderne a innocenté ce charmant animal (que nous nommerons pas, de peur que nos Torquemada des guérets n'aillent céans l'estourbir de par tout le royaume de France et de Navarre) !
Ce qui est certain, en revanche, c'est que non seulement les artiodactyles sauvages y sont sensibles et peuvent colporter le virus, mais aussi qu'un grand nombre d'autres animaux, tant domestiques que sauvages, qui n'y sont pas sensibles, peuvent également le transmettre. En particulier, les oiseaux migrateurs, les rats, les souris, les insectes, notamment les argasidés. Tout ce joli monde répugne généralement à s'arrêter aux barrages de gendarmerie et ne se soumet que très exceptionnellement au rituel du pédiluve. Ce qui ne veut certes pas dire que ces mesures n'aient quelque utilité. Mais ce qui prouve clairement qu'elles ne sauraient être totalement efficaces… Quand on sait que, de plus, le vent lui-même peut porter l'agent contaminant sur de longues distances (A.I. DONALDSON et autres : "Infection of cattle by airborne foo-and-mouth disease virus : minimal doses with O and SAT strains", Research in Veterinary Sciences 1987 n° 43 p. 339 à 346, cité in note 84 par F. SOBRINO et autres op. cit. - Adde : "Généralités sur la maladie", sur www.agriculture.gouv.fr, déjà cité), les mesures sanitaires en question prennent une allure de rampart quelque peu vermoulu contre l'épidémie. Une bonne vaccination paraît tout de même plus sûre !

15 - Mais, argue le ministère de l'agriculture, la vaccination elle-même est source de diffusion de la maladie, puisque, affirme-t-il, sur trente-quatre foyers primaires recensés entre 1977 et 1987, treize auraient été dus à des erreurs de manipulation ou à des malfaçons dans des laboratoires ("Généralités sur la maladie", ibidem). Ce raisonnement nous semble des plus spécieux. D'abord, on peut raisonnablement penser que les techniques de fabrication des vaccins ont évolué depuis bientôt quinze ans. En suite, que des erreurs humaines aient été commises dans l'application d'une technique ne saurait condamner la valeur intrinsèque de cette dernière.

16 - Moins léger se trouve être l'argument tiré de la variabilité du virus mis en avant par la Commission européenne, selon qui ce phénomène rendrait aléatoire de pouvoir cibler préventivement la bonne souche (Cf. supra, § 12). Il est cependant loin d'être probant, tant au regard des résultats passés des vaccins traditionnels qu'au regard des perspectives d'avenir ouvertes par les recherches sur des vaccins nouveaux.
On ne manquera pas de s'étonner, tout d'abord, des contradictions dont fait preuve la Commission européenne… Car, si - comme elle l'affirme - on ne peut faire confiance aux vaccins actuels pour enrayer la maladie, à raison des multiples souches du virus et de leurs innombrables mutations qu'aucun vaccin ne pourrait toutes cibler, pourquoi - comme elle l'indique trois alinéas plus haut dans le même document - conserve-t-elle "une banque d'antigènes comportant 30 millions de doses de vaccins (8,5 millions de doses pour la souche du virus présente actuellement en Grande Bretagne)"… prévues pour "une action destinée à bloquer la propagation de la maladie…" ("Fièvre aphteuse : Questions et réponses sur la politique de vaccination de l'UE", Ière question, alinéa 2, p.1, loc.cit.) ? Sinon parce qu'en réalité les vaccins connus sont bel et bien efficaces !
Et c'est bien ce que commence par reconnaître l'article récemment paru à la revue "Veterinary Research" de janvier/février 2001 que le ministère de l'agriculture lui-même présente, sur son site "Internet", comme le "nec plus ultra" des études synthétiques en matière de fièvre aphteuse : Les éminents auteurs de cette publication, dès leur entrée en matière, rappellent que la maîtrise de la fièvre aphteuse a été obtenue, dans des contrées où elle sévissait de façon endémique, par une vaccination régulière, ce dont il est résulté une éradication de la maladie dans plusieurs régions du monde (F. SOBRINO et autres : "Foot-and-mouth disease virus : a long known virus, but a current threat", précité, p.1 à 30, spec. p.2). Et même si, part la suite, ils font état des difficultés que les multiples souches du virus opposent à la préparation d'un vaccin universel (ibidem, p. 4 ; p. 16 à 19), ils ne manquent pas de mentionner que l'emploi de vaccins conventionnels (à base de virus chimiquement inactivés) performants, avec une composition antigénique adaptée aux virus les plus répandus, a contribué de façon décisive à l'éradication de la fièvre aphteuse en maints pays (ibidem, p. 12, § 6, point 1).
Au surplus, l'administration française elle-même est bien obligée d'admettre que c'est la politique mise en place en France en 1962, comprenant, certes, l'élimination systématique des animaux sensibles d'un foyer déclaré, mais aussi - et surtout - la vaccination annuelle de l'ensemble des bovins sur tout le territoire, qui a entraîné sur celui-ci la disparition de la fièvre aphteuse, de 1981 jusqu'à mars 2001 ("Le point sur la vaccination contre la fièvre aphteuse, op. cit. p.1 al.1).
Enfin, l'article ci-dessus mentionné paru dans "Veterinary Research" fait état de diverses études ayant débouché ou étant susceptibles de déboucher prochainement sur l'élaboration de vaccins davantage plurivalents et efficaces que ceux jusqu'alors employés. Parmi ceux ci, non seulement les "vaccins d'urgence" que nous avons déjà évoqués (Cf. Supra, § 2), mais encore de nouveaux vaccins à base de peptides synthétiques qui permettront une distinction aisée entre les animaux porteurs d'anticorps parce qu'ils auront été vaccinés et ceux qui en seront porteurs parce qu'ils auront été contaminés (F. SOBRINO et autres, loc.cit., p. 13, § 6, point 3).


C - De l'argument "commercial"

17 - L'argument "commercial" que martèle le ministère de l'agriculture tient en une phrase : l'absence de vaccination serait une condition du libre commerce international d'animaux et de produits animaux (Cf. les documents précités : "Les dossiers techniques du ministre n°5", p.5 et "Le point sur la vaccination…"). Pourquoi ? Parce que, nous explique-t-on, si certains pays vaccinent et que d'autres ne vaccinent pas, les animaux non vaccinés risquent de se contaminer dans une zone vaccinée où le virus peut circuler de manière inapparente, alors qu'à l'inverse les animaux vaccinés ne sauraient se rendre en une zone non vaccinée où ils risqueraient, en tant que porteurs sains, d'introduire le virus ("Les dossiers techniques du ministre n° 5", ibidem). Raison pour laquelle, en vue de l'instauration du marché unique européen au 1er janvier 1993, certains pays membres de la Communauté européenne vaccinant et d'autres ne vaccinant pas, on a choisi d'interdire la vaccination dans toute la C.E.E. à compter du 1er janvier 1991 (en France, Loi 91-639 du 10 juillet 1991, art. 4, devenu art. 234 du Code Rural ancien et art. L 223-18 du nouveau Code Rural). Autrement dit, argument qu'énonce aussi, bien entendu, la Commission européenne ("Fièvre aphteuse : questions et réponses sur la politique de vaccination de l'U.E.", précité, p. 1, première question, alinéa 1), on ne vaccinerait plus pour sauver nos exportations.
L'argument mérite attention, d'autant qu'en sus des animaux eux-mêmes, le "Code zoosanitaire international", c'est-à-dire les règles sanitaires du commerce international posées par l'Office international des épizooties (O.I.E.) (www.oie.int), organisme dépendant de l'Organisation mondiale de la santé animale (O.M.S.A.), en son chapitre 2.1.1., dresse une liste pour le moins impressionnante de marchandises d'origine non seulement animales mais aussi végétales (le foin, la paille de céréales, mais non leurs grains), susceptibles de véhiculer le virus et de se voir interdites de circulation internationale (www.oie.int/fr/flash/fr_norme_fa_czi.htm).
Il est, toutefois, loin d'emporter l'adhésion sans réserve, et peut être sinon balayé, du moins considérablement relativisé. Non seulement parce que l'administration semble quelque peu "solliciter" les écrits scientifiques qu'elle invoque, pour en tirer une interprétation favorable à ses thèses, mais aussi en ce que, au vu de ses propres statistiques, son argument ne paraît guère convaincant, de prime abord, qu'à propos des seuls bovins. Et surtout, en ce que, même lorsque l'argument en cause revêt ainsi une apparente pertinence, celle-ci ne tient qu'à une pétition de principe de ses défenseurs, elle-même nullement convaincante, qui consiste à placer le raisonnement dans le contexte juridique actuel des exportations françaises, en présentant celui-ci comme immanent, intangible et quasi-transcendantal, alors qu'il ne s'agit que de vulgaires conventions, auxquelles il n'était aucunement écrit dans les astres que la France n'eût pu échapper.

18 - En premier lieu, il faut relever, en effet, que le choix opéré de vacciner ou de ne pas vacciner, notamment en Europe, ne procède aucunement d'une quelconque fatalité. Les pays qui, comme le nôtre jusqu'en 1991, vaccinaient, s'en trouvaient fort bien. Et, ainsi que nous l'avons déjà relevé (Cf. supra, § 16), le ministre de l'agriculture lui-même doit convenir que c'est bien à la vaccination que l'on a dû la disparition de la fièvre aphteuse sur notre territoire national depuis 1981 ! Le choix incriminé ne traduit donc aucunement une nécessité, mais simplement le renoncement de notre diplomatie évanescente à imposer les conceptions de la France dans les discussions internationales et, surtout, communautaires. Les dates auxquelles fût opéré ce choix ne le démontrent que trop : Pour la présomption d'apparaître dans l'Histoire comme étant ceux qui auraient engagé l'édification à marche forcée de leur idole européenne, nos dirigeants, apparemment sans que cette contradiction à leur socialisme par ailleurs affiché ne semble les incommoder, ont accepté toutes les avanies imposées à la France, y compris les conséquences les plus extrêmes et les plus dangereuses - comme renoncer à la protection d'un vaccin - d'un catéchisme libéraliste aux dogmes duquel, avant comme après le grand Colbert, ce pays n'avait jamais souscrit, et qui paraissent fondamentalement contraires à la nature profonde de son génie. Aussi, pour satisfaire aux exigences de pays qui ne vaccinaient pas, comme le Royaume Uni et l'Irlande (ces deux pays n'ayant jamais vacciné, selon l'AFSSA, in "La fièvre aphteuse" loc. cit. in fine), a-t-on accepté de les suivre en leurs errances, dont on contemple aujourd'hui le glorieux résultat. Sans doute, sur les avis de savants "comités vétérinaires". L'objectivité de ces derniers est pourtant plus que sujette à caution, si l'on en croit le Professeur Pierre MIQUEL. L'éminent historien ne fustige-t-il pas "des comités vétérinaires politico-scientifiques" qui "ont ajouté au trouble en épousant les intérêts nationaux au lieu de défendre l'intérêt général" (P. MIQUEL : "La France et ses paysans", L'Archipel ed. 2001, p. 324) ? A propos de leur rôle dans la gestion de l'encéphalite spongiforme bovine, il est vrai, et non dans celle de la fièvre aphteuse. Mais pourquoi adopteraient-ils un comportement différent face à cette dernière ? A-t-on oublié que "l'Europe n'est pas le paradis des marchés offerts, mais un lieu d'empoignade où s'affrontent des intérêts divergents" (Pierre MIQUEL, op. cit. p. 267) ?

19 - Mais, se récriera-t-on, il s'agit de se plier aux lois économiques du commerce international non seulement avec les pays membres de l'Union Européenne mais aussi avec les pays tiers, en obtenant le statut de pays "libre de fièvre aphteuse sans vaccination" attribué par l'O.I.E., sans lequel on ne peut librement commercer avec les pays qui l'exigent (http://europa.eu.int/comm/foo/fs/ah_pcad/ah_pcad_11_fr.html ; p.1)… Mais, l'argument n'est pas plus valable lorsqu'il s'agit du commerce transcontinental que lorsqu'il s'agit du commerce intra-européen. Car, comme l'écrit le professeur Andreu SOLE (in "Pour le droit de dire non à l'actionnaire", Le Figaro des 7 et 8 avril 2001, p.16) : "Faut-il rappeler que les lois économiques sont des croyances, qu'il n'y a pas de réalité économique à proprement parler, qu'il y a seulement les conventions (les "règles du jeu") que nous nous donnons, les possibles et les impossibles que nous nous créons ?" Et que le commerce international serait libre tout autant si tous les pays capables de le faire vaccinaient ?
Mais alors, objectera-t-on, cela sacrifiera le commerce de produits animaux de tous les pays qui, pour des raisons économiques, ne peuvent vacciner ! L'objection ne résiste pas un instant à l'examen. Rappelons, en effet, que le statut "libre de fièvre aphteuse" conféré par l'O.I.E. ne concerne qu'à peine un tiers des pays du monde ("Fièvre aphteuse : questions et réponses sur la politique de vaccination de l'U.E.", op. cit., p.1,seconde question, al; 5) : Le commerce des animaux est donc d'ores et déjà enrayé avec les deux tiers de la planète ! Or, ces deux tiers sont essentiellement représentés par les pays les moins riches, ceux dont l'agriculture est la plus pauvre (Cf. liste sur http://www.oie.int/) : de toute façon, ils n'ont pas les moyens d'importer nos viandes onéreuses. Et, dans la mesure où ils peuvent importer quelques reproducteurs, il est évident qu'ils les préfèrent vaccinés contre le virus qui sévit chez eux et que, dans le cas contraire, ils les vaccinent eux-mêmes. Quant à leurs exportations, outre qu'ils n'en ont pas de capacité significative, elles se trouvent déjà compromises, vers les pays non-vaccinateurs, les seuls qui seraient solvables pour les acheter, en raison des normes actuelles de l'O.I.E. ! Que les pays non-vaccinants se mettent à vacciner n'empirerait donc en rien la situation des pays les plus pauvres. Au contraire, puisque les frontières des pays nouvellement protégés par le vaccin leur seraient plus largement ouvertes ! Ainsi se révèle l'hypocrisie du discours "économique" des anti-vaccin, car, à l'échelle mondiale, et non seulement à celle des pays nantis, la non-vaccination apparaît plus protectionniste que la vaccination !
Au demeurant, si l'on veut réellement se préoccuper du sort des pays sous-alimentés, n'est-il pas préférable d'améliorer la santé de leur cheptel, par une politique planétaire de vaccination et d'aide à la vaccination contre la fièvre aphteuse, plutôt que de brûler sous leurs yeux des milliers de tonnes de viande en réalité comestible ?

20 - En second lieu convient-il de se pencher sur le cas des fameux "porteurs sains". De quels animaux peut-il s'agir ? Puisqu'il semble bien qu'aucun sujet sensible et non vacciné ne puisse être contaminé sans extérioriser la maladie, il ne saurait y avoir d'animal qui, sans avoir été préalablement immunisé par vaccination ou par guérison, soit apparemment indemne mais contaminé et qu'une courte quarantaine, compte du bref délai d'incubation, ne permette de détecter.
Par contre, vers le milieu du vingtième siècle, on enseignait à Maison Alfort qu'il pouvait y avoir quelques cas d'infestation chronique, chez des animaux apparemment guéris, par inclusion de virus persistant dans la couronne du pied ; mais que cette situation ne perdurait pas au-delà d'un peu plus d'une centaine de jours. Ce qui fait que, là encore, il suffisait d'attendre un temps relativement court pour voir le problème disparaître.
De son coté, il est vrai, l'article paru à la revue "Veterinary Research" de janvier/février 2001 sous le titre "Foot-and-mouth disease virus : a long known virus, but a current threat" que nous avons déjà mentionné et dont le ministère de l'agriculture tient grand cas (Cf. supra, § 16), fait état de recherches plus récentes montrant - sans que le phénomène ne soit encore clairement expliqué, mais paraissant lié à une sorte d'équilibre s'établissant entre la réponse immunitaire de l'hôte et l'apparition de mutations d'antigènes viraux sur les muqueuses des voies respiratoires supérieures - que l'on pouvait mettre en évidence, chez certains animaux auto-immunisés ou vaccinés, une infestation persistante et asymptomatique, variant de quelques semaines à plusieurs années, au cours de laquelle on pouvait détecter des virus dans les fluides de la gorge et de l'œsophage (F.SOBRINO et autres, op. cit., spec. p.4). Et que de tels porteurs, apparemment sains, pouvaient être, en théorie, à l'origine d'une éruption de la maladie s'ils se trouvaient en contact avec des sujets sensibles…Seulement, les savants auteurs de l'article en cause ajoutent aussitôt, et la restriction est si importante qu'elle mérite une citation intégrale : "However, to our knowledge, neither a definitive confirmation of this mode of transmission nor its possible epidemiological impact has been reported". Ce qui signifie, en clair, que cependant aucun cas n'a jamais été rapporté confirmant ce mode de transmission, du moins à la connaissance des dits savants !

21 - Le véritable motif de l'invocation du danger potentiel représenté par les "porteurs sains" serait donc bien, plutôt, que l'animal vacciné et l'animal malade produisant les mêmes anticorps, il ne serait pas possible de les distinguer grâce aux test sérologiques ("Dossiers techniques du ministre N° 5, précité, p.). Remarquons, déjà, que ce motif ne saurait avoir qu'une valeur temporaire, puisque l'étude parue dans la revue "Veterinary Research" que nous venons de citer promet l'apparition prochaine de vaccins "marqueurs" qui permettront de distinguer les deux catégories d'animaux (Cf. supra, § 16. On pourrait penser qu'il suffirait, pour obtenir le même résultat, à condition qu'ils soient bien identifiables et identifiés, de munir les animaux concernés d'un certificat de vaccination. Nous convenons que la méthode ne serait pas absolument fiable, compte tenu du risque d'échec du vaccin, même si ce dernier est infime). Relevons, ensuite, que le doute ne peut concerner que des animaux ayant été malades, mais guéris, puisque, là encore, compte tenu du bref délai d'incubation, une courte quarantaine peut permettre de lever ce doute en ce qui concerne les bêtes infestées mais qui n'auraient pas encore déclaré la maladie. Mais le problème que ces "porteurs sains" posent à l'exportation est-il insurmontable, puisque, on vient de voir, selon ses modes, ou bien ce "portage" disparaît assez rapidement avec le temps, ou bien il n'a donné lieu à aucun cas de transmission confirmée de la maladie (Cf. supra, § 20) ?
Alors, surtout, qu'il semble bien que la présence de tels anticorps n'ait pas empêché le commerce international des animaux, à partir de la France, pendant de nombreuses années après la cessation de la vaccination ! En effet, une autre étude tout récemment publiée fournit les résultats d'une enquête sérologique menée en France en 1997, six ans après, sur des animaux qui y étaient nés avant que la vaccination n'y soit effectivement abandonnée en avril 1991, et particulièrement sur des bovins qui, à l'époque, avaient été régulièrement vaccinés avec un vaccin trivalent pour les variétés virales A, O et C. Il en ressort qu'en 1997, 84 % des bovins nés avant 1988 présentaient encore des anticorps spécifiques au virus de la fièvre aphteuse, et ce, pour 77 % d'entre eux, avec un niveau de protection encore efficace ! Et que parmi les bovins testés et nés dans la première moitié de 1990 qui, eux, n'avaient reçu qu'une seule fois le vaccin, 50 % présentaient encore des anticorps spécifiques ! Le plus curieux étant que, par ailleurs, 6 % des animaux testés nés après la suppression de la vaccination présentaient, eux, des réactions positives non spécifiques (Michelle REMOND et autres, "Residual foot-and-mouth disease virus antibodies in french cattle and sheep six years after the vaccination ban", Veterinary Research, 2001, N° 32, p. 81 à 86, spec. P. 83 et 84). Ce qui démontre - si l'échantillonnage des animaux testés fut représentatif du cheptel français, ce dont il n'y a pas lieu de douter - que des animaux français ont nécessairement du circuler à l'étranger entre 1991 et 1997, bien que porteurs d'anticorps spécifiques. Ce qui fragilise quelque peu le raisonnement qui tire, aujourd'hui, de la présence d'anticorps vaccinaux le prétexte à une impossibilité d'exportation. Et ce qui montre, au surplus, que les tests sérologiques pratiqués pour laisser passer les animaux aux frontières ne sont pas totalement fiables…

22 - En troisième et dernier lieu, on peut s'interroger sur le phénomène de l'import-export français d'animaux lui-même. Car, si, comme on l'affirme, la France ne vaccine plus pour sauver ses exportations, les chiffres du commerce des animaux français avec l'étranger semblent bien de nature à relativiser fortement la portée de l'argument.
Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les bilans d'approvisionnement de la France en animaux pour l'année 2000 (nous retenons cette année, où les bilans ne sont pas susceptibles d'avoir été influencés par l'épidémie de fièvre aphteuse), publiés par le Service central des enquêtes et études statistiques (SCEES) du ministère de l'agriculture (revue "Agreste", mars 2001, p. 13 à 17, consultable sur www.agreste.agriculture.gouv.fr) et d'examiner les exportations et importations, par espèces, des animaux vivants, y compris ceux cédés comme reproducteurs. (Nous retenons ce critère du nombre d'animaux vivants plutôt que celui du poids des viandes ou de la valeur des biens concernés parce qu'il présente le triple avantage de rendre compte de la totalité des mouvements, de ne pas être influencé par les variations de cours, et de traduire les besoins fondamentaux des acheteurs, et non leurs goûts ou des modes, comme peut le faire la circulation de morceaux de carcasses).

23 - S'agissant des ovins, on constate ainsi qu'en l'an 2000 ont, certes, été exportés 688.600 animaux, mais qu'en revanche il en fut importé 757.900, ce qui représente une baisse des exportations de 27,4 % et une augmentation des importations de 7,5 % par rapport à 1999 (Agreste, précité, p. 16 - Nous laissons de côté le commerce des caprins en raison de sa faible importance - quelques dizaines de milliers de têtes - et de son tassement général, tout en reconnaissant qu'il est largement excédentaire à l'exportation, mais en remarquant tout de même que celle-ci a chuté de 21,2 % en un an !). Alors que, par ailleurs, on note que la production indigène contrôlée d'ovins (y compris celle Départements d'Outre-Mer) est passée de 6.302.800 têtes en 1995 à 5.976.900 en 2000, et la production intérieure brute, de 7.688.200 à 7.307.100 têtes dans le même temps. Que, pareillement, la production indigène de viande ovine, exprimée en tonnes équivalent-carcasse, n'a cessé de décroître au cours des mêmes années, et qu'en 2000 la production indigène brute ne couvrait que 44  % de la consommation indigène brute (ibidem, p. 17). Tandis que, d'autre part, on nous apprend que les bergers, dont le nombre va diminuant lui aussi, ont de plus en plus de mal à écouler leur production de lait de brebis et ne doivent leur salut qu'à la production (concentrée à 97 % entre les mains de trois industriels seulement !) d'une spécialité jusqu'alors considérée comme typiquement grecque, la féta (S. CAZENEUVE et M. PERROT, "Agreste Primeur" n° 83 du 5 Octobre 2000, p. 1 à 4, consultable sur le site Internet du ministère de l'agriculture susmentionné). Pendant que, chaque année, disparaissent 100.000 hectares de terres agricoles, dont une moitié absorbée par les espaces artificialisés, mais dont l'autre moitié, essentiellement constituée de prairies, retourne aux landes et à la forêt ("Agreste Primeur n° 76 du 18 juillet 2000, par V.PALACIO-RABAUD, sur www.agreste.agriculture.gouv.fr./et_primeur/FO/affactu.asp.?id=90).

24 - Qu'est-ce à dire ? Sinon que l'on refuse de protéger par le vaccin nos bovins - alors qu'il n'est guère utile de vacciner les ovins, puisqu'ils sont peu sensibles à la maladie (Cf.supra § 4) - soit disant pour protéger nos exportations d'ovins, alors qu'on en importe bien plus qu'on en exporte, que la production française de moutons de boucherie baisse constamment et ne couvre pas nos besoins, tandis que celle de lait de brebis peine à trouver des débouchés et que les agriculteurs délaissent les pâtures peu riches, celles- là même qui conviendraient aux moutons ? Comment ne pas être pris de vertige devant cet étrange chassé-croisé transfrontières ? Comment ne pas être consterné par l'absurdité d'une telle situation ? Comment ne pas voir que la logique serait d'accroître et de conserver en France le cheptel de moutons nécessaire à sa consommation de viande, en reconvertissant des brebis traites en brebis allaitantes, en attirant de nouveaux bergers sur les terres délaissées, auxquels des prix enfin décents seraient, de fait, garantis en n'autorisant les importations que dans la mesure du déficit prévu de production indigène par rapport à la consommation indigène (sous réserve d'un ajustement en fin de campagne) ? Qui ne voit, sans même évoquer les inconvénients et méfaits liés à leur transport, qu'en dehors du légitime commerce des reproducteurs (mais, celui-ci, portant sur 1.100 têtes environ à l'export, et autant à l'import, n'a représenté que moins de 1/700ème des mouvements en 2000) cette valse tourbillonnaire d'animaux vivants (et aussi de carcasses !) translatant de pays à pays n'a que fort peu de rapport avec le profit des éleveurs, mais beaucoup avec celui des marchands (fussent-ils des coopératives) qui spéculent sur les différences de cours d'une place à une autre ? Et qu'en réalité, pour peu que tous les stades de la vie et de l'engraissement des agneaux soient assurés en France, ce que la Nature y permet, il est tout à fait possible que des restrictions à l'exportation, du fait d'une politique française isolée de vaccination anti-aphteuse, n'aient aucun inconvénient pour notre élevage d'ovins, pour peu qu'elles se doublent d'égales restrictions à l'importation.

25 - Quant aux porcins, s'il furent 243.800 à être exportés, ils furent 525.900 à être importés en 2000, ce qui représente une baisse des exportations de 2,4 % et une augmentation des importations de 17,7  % par rapport à l'année précédente ("Agreste", mars 2001, loc.cit., p.15) ! Et ces résultats sont à rapprocher de la production intérieure brute (D.O.M. compris) qui, de 1995 à 2000, est passée de 24.523.700 à 26.616.000 têtes. Nos exportations de porcs vivants ne représentent donc que 0,91 % de notre production ! Les chiffres concernant les viandes donnent certes un différentiel positif de 635.200 tonnes exportées contre 496.900 tonnes importées (soit, 139.000 tonnes), mais alors que la production intérieure brute, de 2.179.800 tonnes équivalent-carcasse couvre 105,7 % de la consommation indigène brute (Ibidem).
Qu'est-ce à dire, sinon, là encore, que l'argument du soutien à l'exportation tombe largement à plat, dès lors que, d'une part, l'exportation de porcs vivants apparaît comme un phénomène marginal au regard du troupeau français, et d'ores et déjà en fort déclin, et que, d'autre part, les chiffres du commerce international des viandes porcines apparaissent tout aussi abracadabrantesques que ceux du commerce des ovins, puisqu'alors que nous avons déjà une surproduction interne de 124.200 tonnes équivalent-carcasse nous importons encore 139.000 tonnes de viande de plus que nous en exportons !

26 - Reste le cas des bovins, à propos desquels l'argument de l'administration paraît nettement plus congruant, force nous est d'en convenir. Encore faut-il différencier la situation des gros bovins de celle des veaux (en relevant que l'interprétation des statistiques du ministère de l'agriculture est malaisée à leur propos, car les chiffres fournis pour le total des bovins sont donnés pour l'année 2000 et comparés à ceux de 1999, alors qu'en ce qui concerne chacune des catégories composantes (gros bovins d'un côté, veaux de l'autre), ils sont rapportés à ceux de la campagne 99/98. Cf. "Agreste", mars 2001 précité, p. 13 et 14). En 2000, la France a exporté un total de 1.537.500 bovins et n'en a importé que 212.600, ce qui représente une baisse des exportations moyenne de 0,7 % et une chute des importations de 16,6 % par rapport à 1999, pour un cheptel qui, lui aussi, a chuté (D.O.M. compris) de 7.288.900 à 6.744.300 têtes entre 1995 et 2000. Soit un excédent à l'export de 1.324.900 têtes, représentant 19,6 % du troupeau.
S'agissant des gros bovins, cela représente 869.500 animaux à l'exportation (accroissement de 0,2 % par rapport à la campagne 99/98), contre 51.100 à l'importation (décroissance spectaculaire de 20,6 % par rapport à 99/98), pour un troupeau de 4.373.300 têtes, dont 19,8 %, soit pratiquement une bête sur cinq, sont donc exportés.
Mais, en ce qui concerne les veaux, les exportations de 668.000 animaux marquent une baisse de 7,8 % par rapport à 99/98, ce qui signifie que les exportations décroissent plus vite que ne décroît le troupeau, lequel, avec 2.371.000 têtes, a baissé de 4,7 % dans le même temps. Ce qui n'est pas une excellente performance. Surtout si l'on tient compte, en regard, des importations qui, quoique enregistrant un effondrement de 33 % sur la campagne précédente, s'élèvent quand même à 161.500 animaux. L'argument "commercial", à leur égard, mérite donc d'être relativisé. D'autant que, là encore, on peut s'interroger sur l'opportunité d'importer 212.600 bovins, dont 161.500 veaux, alors que la production indigène brute de viande française couvre déjà 113,4 % de la consommation indigène brute (les chiffres montrent que tous les veaux importés sont des veaux de boucherie ; c'est logique : l'insémination artificielle et le nombre des reproducteurs de races étrangères déjà entrés en France rendent inutile l'entrée de futurs reproducteurs encore juvéniles pour que se poursuive la suicidaire "holsteinisation" de nos campagnes; Cf. Arthur CONTE : "Les paysans de France", Plon ed. 2000, p.343 et 354).
Il n'en demeure pas moins que ses exportations de bovins sont importantes et que la France se doit donc de les protéger. Dont acte. Mais, ainsi que nous l'avons démontré ci-dessus (Cf., supra § 19), elle y parviendrait aussi bien, si ce n'est mieux, en cas de retour à une politique internationale de vaccination.

27 - La véritable question, cependant, n'est pas là. Elle est de savoir si, quand bien même l'argument tiré des chiffres de l'exportation serait imparable, il constitue une raison valable d'exterminer des animaux malades, voir même seulement susceptibles d'être malades, d'une maladie dont les conséquences sont nulles pour la santé humaine. C'est-à-dire, si l'argument "commercial" pour exact qu'il puisse être, constitue un argument légitime au regard de la morale.


II - Des exigences de l'éthique imposant la vaccination

28 - La politique d'abattage "sanitaire" systématique des animaux est-elle justifiable, par rapport à la politique de vaccination préventive, au regard des raisons que peut avancer l'homme pour se prévaloir de sa propre fierté ? Au regard "de la loi qui n'a pour mobile que d'indiquer comment on peut se rendre digne d'être heureux", en quoi se définit la morale (KANT, "Critique de la raison pratique", 2, 2) ?
Il ne s'agit pas d'entrer ici dans la délicate controverse sur le point de savoir si les animaux éprouvent ou non des émotions. (Encore que sur ce point, sans même appeler en renfort l'opinion d'innombrables écrivains français - par exemple Colette, ou Maurice Genevoix ("Raboliot"), Louis Pergaud ("Le roman de Miraut"), Paul Morand ("Milady") ou encore Jérôme Garcin, pour les attachements réciproques qui le liaient à son cheval Eaubac ("La chute de cheval", Gallimard ed. 1998, p.76 à 79) - nous invitions les sceptiques à se faire une religion auprès des aveugles, sur les liens qui les unissent à leurs chiens-guides, ou en allant voir, dans n'importe quel centre hippique qui accueille des handicapés, comment le comportement des poneys les plus têtus, des chevaux les plus susceptibles, se transforme quand on leur confie à porter un enfant aux défenses amoindries. Qu'ils viennent, tout simplement, écouter les meuglements désespérés qui déchirent certaines nuits, autour de mon village, quand, dans les "usines à veaux" à quoi le productivisme a réduit les étables qui l'entourent, on sèvre en même temps tous les jeunes de l'année…). Il ne s'agit pas de savoir si l'animal peut aimer, et notamment aimer l'homme. Il s'agit de savoir si, au regard de son rapport avec l'animal, l'homme peut encore s'aimer lui-même, de la justification (au sens de "mérite") de sa propre existence. Car c'est bien là le paradoxe si bien décrit par Konrad LORENZ : L'homme, en rompant ses liens avec la nature, rompt du même coup l'équilibre qui avait assuré sa propre permanence et se condamne à n'être plus humain et à retrouver des réflexes animaux de survie (K. LORENZ, cité par Christian SIGNOL in "Bonheurs d'enfance", Albin Michel ed., 1996, p.62 et 63).

29 - "Quand on veut un mouton, c'est la preuve qu'on existe", écrivait SAINT-EXUPERY ("Le petit prince", chap. IV, in "Œuvres", Bib. La Pléïade, 159, p. 422). Alors, quand on ne veut plus de mouton, simplement parce qu'il est malade et qu'on refuse de le soigner, ou de le vacciner pour empêcher qu'il ne tombe malade, existe-t-on encore ? Existe-t-on encore, en tout cas, avec une dignité d'homme, c'est-à-dire en phase avec le monde sensible ? C'est la question qui taraude, sans doute, le subconscient des spectateurs devant les bûchers de troupeaux. Et c'est pourquoi ils tressaillent. Car ils pressentent que ces bûchers ne signalent pas seulement les contradictions d'une prétendue civilisation vouée au culte de l'accumulation des inutilités matérielles (voire, désormais "virtuelles"), mais qu'après une déchirure progressive, de longtemps entamée, ils signent une rupture, peut-être définitive, du vieux pacte entre l'homme et l'animal, et que c'est leur propre âme qui s'évapore ainsi dans l'âcre fumée montant des chairs dolentes.
Car, dans ce refus du possible pour sauver l'animal, d'un coup se trouvent reniés plusieurs millénaires de domestication, violé le contrat mystérieux par lequel l'homme - après combien de tentatives, combien d'efforts, combien d'échecs ? - a réussi à attirer et maintenir dans sa "domus" l'animal qui jusqu'alors lui échappait, voire le terrorisait, et à nouer avec lui des rapports d'énigmatique complicité, de confiante promiscuité.

30 - Comment ce pacte s'est-il conclu ? Fût-ce, comme on l'a écrit à propos des chevaux, l'animal qui fit le premier pas, ou, au contraire, ne fût-il vaincu qu'après beaucoup de lutte et de brutalité (Cf. les contributions de BARTABAS et de François NOURRISSIER in "Première rencontre", Phébus ed. 2001, p. 30 et 253) ? Peu importe. L'essentiel est que ce pacte se soit réalisé, et se soit maintenu jusqu'à nos jours, par lequel l'homme et l'animal domestique ont lié leurs destins. Relation qui permet à l'homme, peut être en réminiscence de ces temps où il n'était qu'un singe comme les autres, de se réinsérer dans le contexte de la nature sans en briser les équilibres, et de doser subtilement ce qu'il lui doit de soins en échange de ce qu'il peut y pratiquer de prélèvements. Relation simple, dans une optique anthropomorphique, entre l'apport de sa force et de ses produits par l'un, de la garantie de l'abri et de la nourriture par l'autre : Protection contre soumission. Relation autrement plus complexe, en réalité, que rien n'illustra jamais mieux que la célèbre phrase de BAUCHER : "Le cheval doit trouver aisance et agrément dans la domination du cavalier". Fabuleux miracle, perpétuellement renouvelé, de cet animal qui, s'il le voulait, d'un geste, sans même de véritable effort, pourrait vous déchirer, vous écraser, vous broyer les os, et qui vient avec douceur vous donner un coup de langue, frotter sa tête au creux de votre épaule, puis, débonnaire, se laisse attacher à l'étable, ranger dans les brancards ou reconduire à sa niche. Relation de réciprocités merveilleuses que symbolise si joliment la Crèche : Le fragile enfant-Dieu-créateur dort sous la protection de la création, confié à la vigilance du bœuf et de l'âne, entouré de paisibles moutons…
Relation pipée, bien sûr, et instable, entre l'ancienne proie et son ancien prédateur, devenus momentanément camarades : Bien souvent, pour satisfaire le besoin de protéines nécessaires à sa propre survie, l'homme, redevenant prédateur, finira par sacrifier l'animal domestique. Mais, pas plus étrange que celle des gazelles paissant et gambadant autour des lions assoupis. Pacte naturel, donc. Pacte dans lequel, cependant, l'homme apportant sa raison et, sinon de l'affection, du moins une forme de considération et de gratitude qui s'appelle le respect de la vie, la clause essentielle fut toujours l'absence de massacre gratuit : L'homme tue et mange l'animal domestique, en principe, dans la limite du nécessaire et du raisonnable, bien que, parfois, au-delà de l'indispensable, mais jamais - jusqu'à présent - pour se défausser de ce pacte qui le rend pour toujours responsable de ce qu'il a apprivoisé (A. de SAINT-EXUPERY, "Le Petit Prince", ibidem, p. 476.). Au contraire - aussi bien que son intérêt, d'ailleurs - sa solidarité instinctive avec le vivant le pousse à aider les animaux qui participent à la même aventure que lui, dans la difficulté qu'ils ont à traverser la vie (Ch. SIGNOL, "Bonheur d'enfance", précité, p. 182). Malades, il les soigne, cherche à apaiser leurs souffrances. Sains, il les nourrit, les panse, les abreuve. Et quand il faut bien se résigner à les vendre au boucher, c'est avec regret, voire avec remords. En tout cas, jamais sans un certain chagrin, comme en témoigne le berger SOAVI : "Moi aussi, je suis triste ce jour-là. Je conduis en silence mon troupeau décimé et je pense à mes agneaux agiles et gambadeurs auxquels je m'étais attaché" (Pierre SOAVI, "Les vents de l'oubli - Souvenirs d'une enfance corse", Albin Michel ed. 1998, p. 149).

31 - Dès lors, il est clair qu'en mettant à mort un animal au prétexte que ce dernier se trouve souffrant, sans même entreprendre quoi que ce soit pour tenter de le soigner, et surtout sans mettre en œuvre les techniques dont il dispose et qui auraient pu éviter à cet animal de contracter la maladie, l'homme, se dérobant à sa responsabilité envers la créature qu'il a apprivoisée, brise le lien naturel de solidarité qui l'unit au vivant.
Ce comportement, en ce qu'il manifeste de mépris de la vie, puisqu'il consiste à traiter l'animal vivant comme un objet, à le réifier (ou pire, à le dématérialiser, en le faisant passer du statut de compagnon à celui de poste de bilan), place son auteur hors du champ du monde sensible. Il est donc contraire à ce qui constitue l'essence même de sa propre dignité. Il est donc immoral. Au regard de la morale laïque, déjà. A fortiori au regard de la morale chrétienne : En s'abstenant d'intervenir comme il pourrait le faire, l'homme refuse d'employer son talent. Attitude insupportable à Dieu, disent les Evangiles (Evangile selon saint Mathieu, chap. XXV, ver.14 à 30).



Péroraison



32 - S'il s'avère ainsi difficile de trouver de bonnes raisons pour justifier l'obstination de nos gouvernants à ne pas vacciner contre la fièvre aphteuse, en revanche, il est aisé d'en trouver de mauvaises.
Peut-être le "syndrome du sang contaminé" ? L'exacerbation du "principe de précaution" ? Mais autant celui-ci s'impose et se justifie lorsque l'on s'aventure en un domaine nouveau et largement inconnu, comme le Sida ou l'E.S.B., autant ce principe est superfétatoire quand il convient d'agir sur un phénomène bien connu, dont on sait de longue date qu'il est sans danger pour l'homme, comme la fièvre aphteuse.
Peut-être l'orgueil scientiste ? L'humiliation mal vécue par les pontifes, contrairement à leurs affirmations triomphalistes d'hier, de n'avoir pu réellement dominer la Nature, qui les nargue avec un virus des plus classiques ? Plus sûrement, commence-t-on à murmurer (l'idée en fut avancée devant nous lors d'une rencontre entre juristes), le cynisme bruxellois : La Commission européenne ne verrait pas sans déplaisir se raréfier la marchandise, se vider ses "frigos" et, surtout, disparaître dans la tourmente quelques paysans supplémentaires, sans qu'il soit besoin d'élaborer pour eux un coûteux plan de reconversion. Pas besoin de les pousser dehors pour réduire la facture de la politique agricole commune : le virus s'en charge. Et même s'il faut payer une fois son troupeau anéanti au paysan, cela coûtera moins cher, si, désespéré, il abandonne l'élevage, que de le subventionner au long de sa carrière. Autrement dit, mais seuls les naïfs auront pu en douter, rien ne serait nouveau sous le soleil du Menneken-Pis, depuis le sinistre Mansholt.
Il y aurait même pire ! Même si, comme nous l'avons montré (Cf. supra, § 11), celle-ci serait négligeable au niveau du prix de détail payé par le consommateur, le risque d'une montée des prix consécutive au financement d'une prévention de la fièvre aphteuse respectueuse de la vie serait perçu par certains comme un élément de dépassement du plafond d'inflation autorisé par les fameux "critères de Maastricht". Les malheureux troupeaux carbonisés seraient donc immolés sur l'autel du monétarisme doctrinaire ! Quelle grotesque dérision pour notre civilisation : Quatre mille ans après Moïse, le veau d'or est toujours debout, et ses sectateurs, enturbannés du drapeau bleu étoilé d'or, lui sacrifient d'innocents agneaux ! (Une montée des prix de l'alimentation est, à notre avis, inexorable et souhaitable si on veut promouvoir une agriculture respectueuse de la Nature : dès lors que les citoyens-consommateurs exigent de boire pur, de manger sain et goûteux, de voir joli, de respirer pur, ils doivent en payer le prix à l'agriculteur, jardinier conservateur de la Terre).

33 - Et qu'on ne nous objecte pas les raisons éculées toujours avancées pour bloquer toute réflexion critique sur les pratiques agricoles vis à vis des animaux, à savoir, d'une part, qu'il est vain de s'opposer au progrès et que, d'autre part, la tradition judéo-chrétienne autorise l'homme à utiliser l'animal comme bon lui semble, en vertu des versets 3 et 4 du chapitre IX de la Genèse, selon lesquels le Créateur lui-même dit à l'homme que tous les animaux le craindraient et qu'il pourrait faire nourriture de tout ce qui vit !
Car le refus de la vaccination n'est certes pas un progrès, mais le retour aux ignorances pré-pasteuriennes. La méthode de l'extermination n'en est pas un non plus : Ne mérite le nom de progrès que l'innovation capable de concourir au bonheur de l'homme (et non seulement à son confort). Toute autre invention n'est pas un progrès, mais, dans le meilleur des cas, une simple foutaise ; dans le pire, une escroquerie. Or, jusqu'à preuve du contraire, l'abattage massif des bi-ongulés ne génère de joie saine pour quiconque. En revanche, constitue un indéniable progrès le fait, en vaccinant son cheptel, de soulager le paysan de l'angoisse du lendemain.
Quant aux versets bibliques précités, qui n'autorisent d'ailleurs qu'à user des animaux et non à en abuser, ils ne sauraient à eux seuls permettre de s'abstraire de toute la symbolique qui imprègne par ailleurs la religion et y confère à la condition animale une authentique dignité, dans la mesure où les beautés de la création traduisent la bonté du créateur (Cf. le splendide Psaume 103) : C'est la colombe de Noé ; ce sont, bien entendu, les animaux de la Crèche ; c'est la brebis du Bon Pasteur ; c'est le petit âne sur lequel Jésus entre à Jérusalem. Ce sont l'aigle, le taureau et le lion, symboles de trois évangélistes ; c'est le chien de Saint Roch, le cerf de Saint Hubert, le "frère loup" de Saint François d'Assise… Et si cette symbolique était plus significative encore ? Si le Temple, c'était la Création ? Et s'il n'était que temps d'en chasser les marchands ? En vérité, le silence des croyants, en cette affaire de vaccination anti-aphteuse, nous paraît consternant.

34 - Comme est assourdissant le mutisme des "verts", auto-estampillés "écologistes". Ces derniers, qui ont obtenu de l'Union Européenne qu'elle dépense 1,7 million d'écus pour restaurer en Suède les prairies plantées de chênes où demeure "osmoderma eremita", insecte dit "pique-prune" (La Lettre d'Information NATURA 2000, juin 1998), ces derniers, si prompts d'ordinaire, avec raison, à sauter sur leurs pancartes "Halte au carnage" dès qu'un ouvrage d'art des Ponts et Chaussées menace un nid de grimpereau ou une frayère de grenouille, contemplent les monceaux de cadavres d'animaux anglais (500.000 à la fin du mois de mars dernier selon le Le Figaro-Magazine du 31 mars 2001, p.38 ; ce chiffre avoisinerait 2.000.000 à l'heure actuelle) avec l'œil froid de la hulotte découvrant une banane. (Il est vrai qu'en d'autres temps, pas si lointains, ils virent disparaître les ormes, si importants dans notre patrimoine culturel, si essentiels dans le dessin des paysages français, si précieux dans l'économie du bois, sans lever la moindre pancarte ni organiser le moindre rassemblement afin de réclamer des crédits pour la recherche contre la graphiose). Curieuses gens ! Ignorent-ils que l'écologie est un tout ? Et que, par exemple, c'est pour favoriser l'installation d'exploitations d'élevage intensif, celles qui sont les plus vulnérables aux effets de la fièvre aphteuse, qu'avec - comble de l'ironie - les fonds de financement des "contrats territoriaux d'exploitation", en principe destinés à inciter les agriculteurs au respect de l'environnement, on est en train d'assécher, en contournant les dispositions légales protectrices des zones humides, les "sagnes" du Cézallier, paradis de leurs chères grenouilles et droseras ? (Pascal DURANTEL : "Comment on saccage les hauts plateaux d'Auvergne", in "Nature en France", n° 12, mars 2001, p. 16). Ne peut-on espérer plus de cohérence dans leurs revendications ?

35 - Mais que les uns ou les autres ne tardent pas trop à se manifester pour imposer le retour à une agriculture respectueuse de la nature, et des animaux en particulier. Car leurs enfants finiront bien par savoir lire. Alors, ces enfants découvriront Giono, Pagnol, Marcel Aymé, Maurice Genevoix, Henri Vincenot, et ceux de l'école de Brive, et tant d'autres qui surent si bien décrire leur campagne…Alors ils ouvriront les vieux livres de géographie. Et découvrant tant de beauté gâchée, tant de douceur de vivre avilie, tant de richesses disparues, ils cracheront à la figure de leurs parents. D'ailleurs, ils crachent déjà au visage de leurs maîtres, dans les cours d'école. "Inexplicable violence", s'étonnent doctement les sorbonagres. Ou trop bien expliquée par la tristesse de l'avenir auquel ils pressentent que les prépare notre civilisation de technocuistres ?

36 - En attendant, version moderne des sept plaies d'Egypte, voici que s'abattent les premiers tourments sur les apprentis sorciers : tempête "du siècle", inondations "du siècle", qui sont maintenant annuelles, voire bisannuelles, érosion calamiteuse, salmonelles résistantes aux antibiotiques, tant les vaches qu'elles parasitent en ont elles-mêmes avalé pour grossir plus vite, algues vertes en Bretagne, algue "tueuse" en Provence, maladie de la "vache folle", "résurrection" du virus de la fièvre aphteuse… Quel sera le prochain phénomène ? Une féroce épidémie de variole, pour laquelle non plus on ne vaccine plus, puisque, soit disant, elle a, elle aussi, disparu ?


Yannick HEUCHEL
Maître de Conférences
à la Faculté de droit, de sciences économiques et de gestion de Rouen
(en charge d'enseignements de droit rural)